J’ai avalé mon repas trop vite.

Publié le 28 Septembre 2012

J’ai avalé mon repas trop vite. J’ai mal au ventre. Pourtant personne ne m’a parlé. Je me suis tenu à l’écart pour me retrouver. Mais dix minutes pour se retrouver ce n’est pas suffisant. J’aurais pu doubler la mise, c’est certain. Mais à quel prix ? J’espère juste que le calme se prolonge un peu, c’est tout ce que je demande. Compromis ? Qui sait si c’est la bonne option, j’ai

du mal à réfléchir. La dernière des choses se serait se retrouver seul face à eux. Rien que de l’imaginer, j’en ai des frissons. M’expliquer? Dérisoire. Il n’y a rien à expliquer, je ne suis rien, je ne sais rien. J’écoute, je fais ce qu’on me dit. Je sers les poings, les dents. Je voudrais pouvoir fermer mes oreilles sans y mettre mes doigts. Comme ça, tranquillement. Sans que personne ne le remarque. Cette nuit, j’ai cauchemardé. Ils me poursuivaient jusque chez moi. Je voyais leurs barbes hirsutes danser dans le brouillard. Des yeux luisants me fixer, me juger. Me tourner autour. Je ne savais plus d’où venaient les voix. Elles partaient au loin comme évanoui, comme pour mieux revenir au creux de mon oreille. Des reproches, à n’en plus finir.

Ai-je réfléchi à ma condition ? N’ai-je pas oublié d’effectuer une action, de prononcer une supplication ? Ai-je pensé à aider ceux qui en avaient besoin ? L’entraide, c’est important, comment puis-je être aussi égoïste ? La fraternité, ce n’est pas un vain mot. Réfléchir à ma condition…

Laissez-moi tranquille! Je veux revenir à ma vie d’avant! Comme quand je ne savais pas. Je n’étais pas parmi mes nouveaux frères, à faire battre le coeur.

Entendre battre le coeur. Ce coeur si gros, qu’il en est à peine palpable. Le mien bat si fort le matin lorsque je suis arraché du sommeil. Encore quelques minutes! Mais le cycle est rompu. Mon coeur se remettra bien de tout ça. On se remet de tout.

Pour eux, j’ai dû abandonner mon propre prénom. Ces syllabes qu’à prononcées mon père en me voyant la première fois. Ce cri déchirant qu’a poussé ma mère en me voyant tituber sur la chaussée devant ce pare-choc qui arrivait bien trop vite. Ces sons susurrés à mon oreille, aux cotés d’une brise bienveillante, un après midi d’été, par des boucles blondes étalées dans l’herbe. Ces lettres qui me collent à la peau n’ont plus cours. Plus personne par ici ne m’appelle comme cela. Je ne sais parfois plus qui je suis.

Qu’on se rassure, ils m’ont demandé de choisir ! J’ai fait plusieurs propositions qui me tenaient à cœur. Toutes refusées. Sûrement une bonne raison à chaque fois. Qu’importe ! Où donc est le choix ? J’ai entendu une voix qui a proposé à ma place. Cela a plu. Alors ils ont tous approuvé, dans la joie. « Bon choix » j’ai entendu alors. La belle affaire.

Maintenant je comprends mieux pourquoi ce fut un bon choix. Je comprends mieux ce qu’ils disent de manière générale. Je crois qu’au début, ce fut ce qu’il y eut de plus dur à supporter. Ce langage qui ne signifie rien, auquel j’ai du mal à me raccrocher. Et ça marche, d’autres autour de moi l’ont adopté comme si il l’avait toujours parlé. Cela m’énerve j’ai envie de leur dire de parler normalement, que nous ne sommes pas comme eux, qu’il ne sert à rien de les imiter. Et puis je me surprends à parler comme eux.

Aussi.

Je suis contaminé.

Je suis persuadé que certains utilisent des mots dont ils ne comprennent même pas le sens.

Je traverse la rue. Des épaules qui se rapprochent, d’où des longs bouts de tissus dégoulinent le long des corps dans de multiples plis dessinés par les caprices du vent. Les derniers rayons de soleil déclinent sur cette scène. Les ombres s’allongent sur ces dos drapés tous de la même manière. Un inconnu ne verrait qu’une masse uniforme, une vague ondulant sur le béton. Ils me sont familiers, en dehors de la taille, une démarche m’évoque une voix, une façon de se tenir, un rire. Après tout, ils sont mes frères.

Il y a quelques jours, un grand débat a eu lieu sur l’image que nous donnons aux gens de la rue. Certains ont-ils raison de se mêler à la foule avec notre vêtement distinctif? Il est des lieux et des moments où le vêtement n’est plus vraiment un vêtement mais bien un symbole, un signe d’appartenance quasi obligatoire. Faut-il imprimer notre différence sur les rétines en toute occasion? Lorsque nous sommes entre nous, le doute n’est plus permis. Couvrez-vous! La pression fut grande à ce sujet. Dans un temps très court, nous devions l’avoir assimilé.

Puis les textes à connaître par cœur, jusqu’à l'écoeurement, il y en a tant.

Et ils sont tous importants. Bien sur. Pas question de faire une impasse.

La pression, toujours la pression. Toujours les mêmes mécanismes pour culpabiliser.

Mais au nom de quoi dois-je me plaindre ? Après tout, je suis venu de mon plein gré.

Et puis, j’ai été choisi.

Je suis un privilégié. Mon destin s’est élevé.

Alors je supporte la pression. Il faut bien. Je sais ce qu’il y a au bout. Je sais ce qui m’est promis. A portée de main, j’ai fait le plus dur. Lorsque je serai au bout, tout sera bien, tout sera facile.

A quoi bon en parler à ma famille ? Ils ne comprendraient pas. Personne ne peut comprendre. Personne à part mes frères.

Mes nouveaux frères.

J’ai été accueilli fraternellement malgré tout. Ce sont les mêmes qui m’ont accueilli qui me rendent la vie impossible.

Il y a pas mal d’années maintenant ce n’était pas aussi rude, aussi sévère en autodiscipline.

Les temps ont changés.

En ce moment même, la violence est extrême. La fin est proche. Les signes sont là, évidents. Mais jusqu’où va-t-on aller ? N’est-on pas là au paroxysme ? Peut-il y avoir plus de violence encore ? L’incohérence n’est-elle pas une forme de violence ? Car l’humain peut accepter énormément de choses, mais si le discours à suivre n’est plus cohérent ?

Dans les murmures, se ressent le besoin de comprendre. Etait- ce si juste de condamner si durement les propos de celui-ci ou de celui-là? N’est-ce pas disproportionné ? Certains qui furent parmi nous, sont à présent bannis.

Elle me regarde intensément. Elle n’a pas de barbe pour se cacher mais je ne vois pourtant que ses yeux, et malgré sa modeste taille, je me sens mal à l’aise. Dans un autre contexte, je l’aurais appelé Dark Vador, mais je n’ai pas le cœur à rire. Elle prononce une phrase à voix basse, que je ne saisis pas. Les bribes n’appartiennent pas à mon vocabulaire. La violence des femmes, différente, est tout aussi dérangeante. Ce que je peux admettre chez les hommes, passent beaucoup plus difficilement quand il s’agit d’une femme.

Ce sont pourtant de jeunes hommes sous leurs barbes, ils ont le même âge que moi. Ils sont animés d’une énergie incommensurable à l’exécution de leur tâche. Inébranlables.

Le livre dans la poche sur le cœur.

Ils le connaissent par cœur. Du moins pour les plus motivés d’entre eux. Si seulement les modérés pouvaient les contenir…

Ce soir, dans la petite salle, nous serons tous frères, serrés les uns contre les autres.

Soumis.

Nous écouterons tour à tour les paroles du groupe des cinq. Ceux qu’ils ont choisis pour les représenter. Ceux qui les guident. Nous ne les voyons que dans la salle, jamais ailleurs. Ils ne s’abaissent jamais en de futiles conseils, ils s’adressent à tout le monde en même temps. Des principes généraux à mûrir individuellement. Les autres prendront la suite pour appuyer.

La Tradition.

Voilà ce qu’on nous transmet.

Devenir des frères dans la tradition.

Le temps nous est compté, la fin est proche.

Les nuits sont très courtes. Les heures ne sont qu’une poignée entre les cérémonies du soir et celles du matin. Nous sommes épuisés. A bout de course.

Au détour d’un couloir, me voilà au coeur d’une conversation. L’un d’eux parle. Si la pression est devenue autant insupportable, c’est parce que nous devons réagir. La Clef.

Réagir tous ensemble, dans un même élan.

Refuser la soumission parce que nous avons vaincu nos peurs.

Cette clef n’est donnée qu’à une poignée. A notre charge de convaincre l’ensemble.

Si nous réussissons dans cette tâche, alors nous prouvons notre unité et nous sortons gagnant de cette épreuve.

Ce soir, toute la promo conscrite sortira de l’école des Arts pour investir le café du coin loin du tumulte des Anciens.

Nous pourrons ainsi être dignement baptisés.

Rédigé par Stephan Pain

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