Les sources de la haine.

Publié le 14 Mai 2013

Il y a de cela 10 ans, j’écrivais ceci: Nous avons tous en chacun de nous des blessures enfouies. Mais nos blessures ne se guérissent pas avec de la haine.

Même si cela parait aller de soi, ce n’est pas chose évidente de vraiment faire sien ce principe. Je suis toujours stupéfait de voir que sous les apparences des personnes les plus ouvertes d’esprit se cachent en réalité de féroces blocages. Les freins liés à notre passé nous emprisonnent dans une réalité incomplète parce que le seul obstacle qui nous détache de la réalité pleine et entière est constitué de l’élément qui fait écho à notre douleur personnelle. Nous sommes donc les artisans de notre propre esclavage. Bien évidemment, nous ne sommes pas généralement responsable du traumatisme initial puisque nous en avons été les victimes. Nous n’avons pas d’autre moyen que d’apprendre à vivre avec cela, à le dépasser. Cela peut représenter l’oeuvre d’une vie entière.

Le pardon est-il la voie du salut? La philosophie nous l’affirme. Même si c’est dur à admettre, il faut faire notre cette solution. Au fond, y a-t-il vraiment une autre possibilité?

Je ne me pose pas en référence, dans ce domaine, je n’ai pas résolu tous mes problèmes. Je me réfère juste à l’expérience de l’humanité. Entre avoir la solution et l’appliquer, il y a parfois un gouffre. Surtout quand cela implique plusieurs personnes. Nous ne pouvons pas intervenir sur l’autre de l’intérieur...

Enfin si, il y a une façon. Et vous la connaissez. Mais je me suis promis de ne pas aborder de sujet conflictuel, alors je me coupe sciemment de cette possibilité dans ce texte ci.

Comme le dit si bien le Rav Ron Chaya, les grandes âmes sont celles qui sont le plus susceptibles d’aller aussi bas qu’elles peuvent aller haut. Avec ces âmes là, pas de demi-mesure. La vie n’est pas un long fleuve tranquille, mais une suite de péripéties formidables et passionnées.

Si nous avons le potentiel d’accomplir les plus belles choses, nous sommes capables également d’être éminemment destructeurs. Toute ma vie, j’ai côtoyé de telles personnes. C’est fascinant mais tellement éprouvant. En ces temps chaotiques, les affrontements se font encore plus violents. Le “clash” est à la mode sur les plate-formes vidéos. Chacun y va de son humeur. Au fond personne ne s’écoute, chacun campe sur ses positions et le public doit prendre parti.

Les nouveaux jeux du cirque.

Pour illustrer mon propos je vais prendre un exemple célèbre: Louis Ferdinand Céline. Le talent littéraire de Céline a toujours été reconnu même par ses plus farouches détracteurs. Aussi, comment un homme, capable de mettre autant de passion dans sa création peut il être autant envahi par la haine? Pour ceux qui aurait un trou de mémoire, je rappelle qu’il a écrit de nombreux ouvrages antisémites pendant les années 30 et 40, et qu’il a été un proche du gouvernement collaborationniste.

La première chose qui me vient à l’esprit, et je suis désolé de commencer par la fin, mais il m'apparaît que dans tout combat politique, il convient de se forger une légitimité intellectuelle. A notre époque “star system”, cela consiste à faire monter sur une scène devant une foule galvanisée, les chanteurs du moment aux coté de l’homme politique censé incarner à lui tout seul l’ensemble des valeurs miracles que vous acceptez sans restriction au moment où vous mettez son bulletin sans l’urne. Je referme la parenthèse.

Le talent de Céline a donc été récupéré par la pensée fasciste française de l'époque. Puis l’écrivain s’est enfermé dans une spirale infernale, en endossant le rôle d'icône d’une partie de la population. A ce jeu là, il n’est pas de gagnant, et Céline est allé au bout de cet enfer. Mais comment en est il arrivé là? Pourquoi ce rôle d’écrivain antisémite? Si l’on veut comprendre Céline, il suffit de lire “Voyage au bout de la nuit” qui est un titre on ne peut plus imagé et juste. Ce livre est totalement autobiographique et retrace sa vie entre 1914 et 1929. Malgré la noirceur évidente qui enveloppe l’oeuvre dans son ensemble et dans sa forme, l’écrivain fait en réalité montre d’un grand humanisme. Il dénonce les affres de la guerre et son hypocrisie, la monstruosité du colonialisme, la déshumanisation de la société américaine, enfin la médiocrité de bon nombre de ses contemporains.

Cette noirceur a une cause évidente. Généralement explicite, Céline utilise toutefois des stratagèmes pour la dévoiler. Nous comprenons aisément pourquoi. Il a subit une expérience traumatisante lors de la première guerre mondiale. Ce qu’il a vu et vécu, l’a profondément fâché avec l’espèce humaine. On peut aisément comprendre la raison étant donné les horreurs qui furent perpétrées durant ce conflit. Je pense qu’il ne s’est jamais vraiment remis de cela. D’ailleurs, même avec le plus zélé des psychothérapeute, il est des comportements de l’espèce humaine qu’on ne peut pardonner. De ce point de vue, il ne peut y avoir d’autre explication que le diable en personne. Métaphoriquement parlant. Ou pas.

Un traumatisme extraordinaire pour un homme extraordinaire. Une vie de souffrance. Il a appris à vivre comme cela.

Et puis un jour il est tombé amoureux d’une femme magnifique. Ce fut sa perte. Non pas que cette femme était mauvaise, bien au contraire. Céline, en tombant amoureux d’une belle femme, était en réalité tombé amoureux de son propre égo. Il croyait avoir guéri son traumatisme en s’épanouissant avec ce que l’humanité pouvait lui apporter de plus beau. Un juste retour des choses pensait il. Réconcilié avec la vie, il mis un terme à la triste existence qui était la sienne et se mis à écrire. Il pensait avoir trouvé la clef, tout se mettait en place. Le livre est un chef d’oeuvre et il le dédicace à cette femme. Mais elle n’était pas qu’un miroir, et consciente de la réalité, finit par ne plus supporter de vivre dans le mensonge. Elle partit aux Etats-unis avec un juif. Comme il ne pouvait pas blâmer le sujet de son amour, il reporta l'échec de sa vie qui venait selon lui d’être détruite une nouvelle fois, sur l’autre homme. Son antisémitisme délirant était né. Lorsque je lis ici ou là que Hitler est le fruit d’un viol par le patron juif de sa mère, cela ne me parait pas du tout absurde. Au fond ces personnes ne sont pas diaboliques mais sont des victimes.

Ce qui est diabolique c’est de se servir de telles personnes en s’appuyant sur leurs traumatismes. Il devient alors aisé de comprendre qu’en réalité Hitler fut au même titre que Céline utilisé par le réel pouvoir fasciste. Quel est-il? Maintenant nous savons. Il suffit de voir qui est le gagnant au final.

Aussi, je vous en conjure, même si guérir vous parait une tache insurmontable ou bien que vous soyez conscient du chemin qu’il vous reste à parcourir, ayez le courage de mettre les mots sur ce qui vous enferme.

Vous seuls possédez la clef. Personne ne peut vous aider.

Ainsi, vous contribuerez à tous nous libérer.

Rédigé par Stephan Pain

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